Moumouni Djibo


 
 
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mercredi 30 octobre 2013

Rencontre avec Moumouni Djibo : Journaliste, écrivain, poète et dramaturge, il travaille à la division presse de la ville de Niamey.

Qu’elle vision as-tu de la culture nigérienne ?

Je voudrais vous parler d’abord d’un constat amer que j’ai fait sur la vie des artistes au Niger.

Vous n’êtes pas sans savoir qu’il y a aujourd’hui au Niger des musiciens, des hommes de théâtre, des écrivains en herbe qui n’arrivent pas à vivre du fruit de leur production. Dans le domaine de la cinématographie on a fait croire aux cinéastes qu’il y avait une subvention de trois cent millions de francs cfa au Ministère. Fort de cette information de jeunes cinéastes se sont précipités au Ministère et se sont jeté des peaux de banane, tout simplement parce qu’il y avait de l’argent à partager. Or trois cent millions ce n’est rien dans le domaine du cinéma. Un seul film peut coûter plus que ce montant. Il existe au Niger des films qui demandent plus de quatre cent millions pour être tourné. Au Ministère de la culture on joue vraiment avec l’esprit des artistes.

Quand je vois par moment le BNDA distribuer  de petites enveloppes aux artistes et que parmi eux certains se retrouvent avec 2 500 Fcfa, pour moi c’est une insulte. Comment  vous allez remettre 2 500 Fcfa à un artiste et lui dire que c’est un droit d’auteur. J’en connais qui m’ont dit qu’ils étaient découragés de faire de la musique.

Regardez par exemple dans des pays comme le Congo, la Côte d’Ivoire, le Cameroun, le Mali, etc. Il y a des artistes qui n’ont rien à envier à un ministre mais ici au Niger l’artiste est considéré comme un voyou. Si vous regardez dans le domaine de la littérature aussi, il n’y a aucune maison d’édition au Niger.

Aujourd’hui  les artistes musiciens veulent que l’Etat  s’intéresse à eux dans la mesure où ils jouent un rôle très important dans la vie sociale. Etes-vous d’accord avec moi que l’hymne national, l’indicatif de la radio nationale sont des productions artistiques. Ces derniers ont le droit d’autoriser ou d’interdire la diffusion de leurs productions. S’ils arrivent à le faire un jour, les autorités se rendraient compte de l’immense contribution des artistes dans la bonne marche des affaires publiques. Malheureusement nos artistes n’ont jamais eu le courage de faire de telles revendications. Ils n’ont pas le choix, puisqu’ils ont faim.

Ils sont divisés. Il y en a qui partent au Ministère et qu’on mette à l’aise, il y en a aussi qui partent et qu’on déçoit, donc ça a créé deux clans.       

Il y a un budget destiné à aider l’ensemble des artistes, mais ce budget est toujours détourné à d’autres fins. Il faut que cette politique change et il est temps que les artistes prennent leur responsabilité.

Parlons de ce budget, qu’est ce que tu en sais ?

Je ne connais pas le montant, mais le budget alloué à la culture nigérienne est insignifiant. Outre le budget de l’Etat, certaines institutions apportent leur contribution. Je me rappelle que dans les années 90 à 98 l’UNESCO envoyait au Niger comme appui à la culture près de quarante millions et des bourses d’étude. Mais comme ça se passe souvent dans notre pays, l’argent et les bourses étaient détournés au profit des responsables du Ministère de la Culture.

J’ai personnellement vu des administrateurs qui sont partis à la place d’artistes et qui ont été chassés, tout simplement parce qu’ils n’avaient pas les qualités requises pour la formation. C’est dommage !  En fait le Ministère envoie à la place des artistes des cadres sans expérience, mais comme le blanc n’est pas fou, dès leur arrivée là-bas on leur demande de présenter comme preuves des photos ou des vidéos de scène. Voilà comment ils se font prendre au piège. Non seulement ils empêchent aux bénéficiaires qui sont les artistes d’aller étudier mais aussi ils ternissent l’image du Niger.

De qui parles-tu concrètement ?

Des vipères. Les vieilles têtes du Ministère de la Culture. Tant que ces vipères seront dans ce Ministère, les artistes souffriront. On retrouve toujours les mêmes têtes qui dictent leurs idées à tous ces Ministres qui passent. C’est bien dommage !

Parmi ces cadres il y en a qui ont fait des formations. On trouve des metteurs en scène, des dramaturges voir des cinéastes. Mais que vaut un dramaturge incapable d’écrire une pièce de théâtre ou un cinéaste qui n’a jamais tourné un court métrage. Le monsieur se spécialise par exemple en mise en scène mais arrivé au Niger il ne met rien en scène ; on lui donne un bureau, après quelques années il oublie tout ce qu’il a appris ; maintenant il est mordu par le virus de l’argent, rien ne l’intéresse à part l’argent, la magouille. On freine ceux qui veulent émerger et en plus de ça tout ce qui rentre dans la caisse du ministère on se le partage, quel danger !

A l’époque l’Ambassade de France, l’Ambassade des Etats-Unis, la Coopération Française, le Centre Culturel Franco-Nigérien, le Centre Culturel Américain faisaient beaucoup pour les artistes nigériens.  Savez-vous pourquoi ils ont tout arrêté ? C’est parce qu’ils ont constaté que les responsables du Ministère de la Culture détournaient l’argent mis à la disposition des artistes.

Il est grand temps que les artistes s’organisent pour éviter ce genre d’escroquerie.

Selon toi combien de temps cela va-t-il encore durer ?

Ça durera le temps que ça va durer, mais tant qu’on ne vide pas le ministère de ces vielles vipères rien ne pourra aller. La seule solution c’est de les faire quitter.

Depuis que ce Ministère existe, avez-vous vu par exemple un écrivain, un musicien ou encore un homme de théâtre assumer ces hautes fonctions de ministre de la Culture ? Est-ce à dire qu’aucun artiste ne dispose des bagages nécessaires pour occuper ce poste ? Poser la question n’est pas y répondre.

On dira que Oumarou Hadary, ce célèbre auteur-compositeur a déjà occupé ce poste, mais ne perdons pas de vue qu’il a été propulsé à ce poste par son parti politique. Sa liberté d’action était donc limitée.  Il était ministre de la Culture au nom de sa formation politique et non au nom des artistes. Vous voyez déjà la différence ! 

Ça date de quand, ce problème ?                  

Les difficultés réelles auxquelles font face les artistes nigériens remontent aux années d’avant les indépendances. Les jeunes leaders africains d’alors qui voulaient accéder au pouvoir comptaient parmi les priorités nationales la musique, le théâtre et la littérature. Ces genres étaient les moyens sûrs pour les pays africains qui voulaient accéder à l’indépendance, de faire de la propagande.

Des pays comme la Guinée, le Sénégal, le Congo, le Mali, la Côte d’Ivoire, le Ghana et bien d’autres encore, avaient démontré leur volonté d’accorder la priorité à la musique particulièrement. Les musiciens africains ont joué à leur tour un rôle prépondérant dans l’accession de leurs pays à l’indépendance. Les leaders africains une fois élus et installés, ont jugé utile de mettre les musiciens dans leurs droits, une sorte de faveur politique. La musique était devenue alors un métier qui nourrissait son homme.

Au Niger c’était tout à fait le contraire. L’indépendance une fois acquise, les musiciens ont été jetés aux oubliettes. A un moment donné la musique était même considérée comme une affaire de voyou au Niger. Voilà tout le problème, car la base avait été ratée dès le départ.

J’insiste sur le cas des musiciens parce que ce sont eux qui sont les plus maltraités de la frange des hommes de culture. Il y a trois décennies que les musiciens nigériens courent après un statut que l’Etat n’arrive toujours pas à leur donner. Faut-il un miracle pour le faire ?

Qu’est ce qu’il en est de la littérature?

Le seul problème pressant, c’est le manque de maisons d’édition. La maison d’édition, c’est l’âme de la production littéraire. Or au Niger nous n’avons que des imprimeries qui éditent certains écrivains à compte d’auteur. Chez l’imprimeur la qualité de l’œuvre ne compte pas. C’est plutôt une affaire de sou. Or dans une maison d’édition il y a ce que l’on appelle le comité de lecture. Vous soumettez votre manuscrit à la maison d’édition qui le transmet à son comité de lecture pour étude. Le comité se donne le temps d’étudier minutieusement le manuscrit. Si l’œuvre l’intéresse, l’éditeur vous fait signer un contrat en bonne et due forme. Il édite l’œuvre et prend en charge la promotion et la diffusion. Mais quand vous éditez à compte d’auteur vous roulez à perte.

Il y a aussi le manque d’organisation entre les écrivains nigériens, aujourd’hui on ne sait qui est écrivain qui ne l’est pas.

Que veux-tu dire ?

Nous écrivains, les retombées financières ne nous intéressent pas ; nous travaillons pour la postérité. C’est pourquoi nous ne devons pas nous laisser mordre par le virus de l’opulence. L’écrivain écrit pour transmettre le feu qui brûle dans son cœur. La fortune n’a aucune emprise sur lui. Comme dirait un adage chinois tant il y a la vie, tant il y a de l’espoir.

Qu’est ce que tu as eu à faire comme production ?

J’ai écrit un recueil de poème en 1978 en Côte d’Ivoire qui s’intitule « serres d’aigle ». C'est à cette époque que j’ai connu le Niger, mon pays. Plusieurs extraits de ce recueil de poèmes ont été publiés dans l’hebdomadaire nigérien d’alors dénommé sahel hebdo devenu aujourd’hui sahel dimanche. J’ai aussi écrit des pièces de théâtre tel que « Héritage » en 1987, « Bakari Dian » en 1988, mises en scène par la troupe Zoumountchi et réalisées par la radiodiffusion télévision du Niger.

Ton dernier mot !

Je demande au ministre de la Culture d’avoir pitié des artistes. Qu’il ait le courage d’aller vers eux pour les écouter. Seuls les artistes peuvent lui dire les difficultés réelles qu’ils rencontrent dans leurs domaines respectifs. C’est la seule voie susceptible de lui permettre de recenser et de défricher les vrais problèmes des artistes. Comme quoi, une bonne parole sert de rallonge à une bonne action.            

                        

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