Alichina Allakaye, l’art comme héritage et comme partage
De l’enfance rurale à la scène internationale, le parcours d’un artiste nigérien façonné par la transmission
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3/2/2026 8:11:16 PM - Publié par contact@fofomag.org  


Peintre, dessinateur et homme de théâtre, Alichina Allakaye incarne une génération d’artistes nigériens pour qui la création est à la fois un métier, une mémoire et un engagement. De son enfance à Bagagi à la fondation des Tréteaux du Niger, son parcours se construit dans la transmission, notamment auprès de son mentor Rissa Ixa, et dans un dialogue constant entre scène et arts plastiques.


Une jeunesse marquée par la découverte précoce de l’art



Chez Alichina Allakaye, l’art n’est pas une vocation tardive : il est une évidence née dès l’enfance. Né à Bagagi, dans le département de Doutchi, il grandit dans un environnement où l’observation, la parole et le dessin se mêlent naturellement à la vie quotidienne. Dans la case maternelle, les premiers tracés attirent son regard. Son père, figure rassembleuse, organise discussions et échanges communautaires, nourrissant chez l’enfant une attention précoce aux gestes, aux corps et aux récits.



À l’école, cette sensibilité trouve un terrain d’expression. Chaque fin d’année scolaire devient un moment de création collective : les élèves partent en brousse, imaginent des histoires à partir de leurs lectures, répètent et jouent de petites pièces théâtrales devant leurs camarades. Alichina s’y distingue déjà par son enthousiasme, s’attribuant volontiers un rôle, même sans y être invité.



Au collège, une autre forme d’expression s’impose : la poésie. Les mots écrits au tableau, répétés en chœur lors des jours fériés ou des week-ends, deviennent pour lui une source de plaisir et d’appropriation du langage artistique. Mais c’est surtout à l’École nationale d’administration, où il est officiellement inscrit, que son imaginaire visuel s’affirme pleinement. Le soir, pendant que les autres discutent, il dessine en silence : non pas des portraits, mais des postures, des scènes de vie, accompagnées de bulles de texte. Il baptise ces créations nocturnes son « journal nocturne », que chacun s’empresse de découvrir au réveil.



C’est dans ce cadre intime et collectif à la fois que son talent commence à être reconnu, bien avant toute formation officielle.



La rencontre fondatrice avec Rissa Ixa, maître et mentor



Le destin artistique d’Alichina Allakaye bascule lorsqu’on lui apprend qu’un dessinateur vit non loin de chez lui. Ce dessinateur s’appelle Rissa Ixa. La rencontre est décisive. Chez cet artiste touareg, Alichina observe, apprend, et surtout comprend que l’art peut être à la fois un langage, un métier et une manière de vivre.



Rissa Ixa ne se limite pas à la peinture : il touche à la calligraphie, à la photographie, à la musique, à l’artisanat. Il investit dans les jeunes, achète des instruments, soutient musiciens, écrivains et plasticiens. Son atelier est un lieu de circulation permanente des idées et des pratiques. Cette approche ouverte marque profondément son jeune disciple.



C’est Rissa Ixa qui inscrit Alichina à l’atelier de dessin du Centre Culturel Oumarou Ganda (CCOG), alors soutenu par le Corps de la Paix. Pendant quatre ans, il y reçoit une formation rigoureuse, allant bien au‑delà de l’apprentissage académique : fabrication de pigments à partir de matières naturelles, préparation des toiles, reproduction, dessin sous verre, compréhension économique du métier d’artiste. À l’issue de cette formation, Alichina est retenu comme formateur permanent au centre.



La relation dépasse le cadre pédagogique. Rissa lui confie des responsabilités, l’envoie diriger une exposition au Nigeria, lui transmet une vision pragmatique de l’art : savoir créer, mais aussi savoir vivre de sa création, sans renoncer à ses valeurs culturelles. Cette filiation artistique fonde chez Alichina une conception durable de l’art comme capital, mémoire et transmission.



Théâtre et arts plastiques : un parcours indissociable



Si la peinture et le dessin constituent un socle, le théâtre devient très tôt un espace d’élargissement. Alichina commence par les pratiques amateures au village, puis s’engage plus résolument à Niamey. Il participe à l’aventure de la troupe Zumunchi, aux côtés de feu Moumouni Djibo, auteur et metteur en scène majeur du théâtre nigérien. Avec la pièce Bakari Dja Koné, la troupe joue d’abord pour elle-même avant de conquérir le public du Palais des Congrès et de partir en tournée à l’intérieur du pays.



Face à l’afflux de jeunes passionnés, les artistes se structurent. De cette effervescence naît la compagnie Souranta, puis, un peu plus tard, Les Tréteaux du Niger, dont Alichina Allakaye est l’un des membres fondateurs. La troupe s’impose rapidement par son engagement, son goût pour le théâtre de rue et sa volonté d’aller à la rencontre des publics, des écoles aux villages reculés.



Les tournées se multiplient : Niger, Bénin, Togo, Ghana, Côte d’Ivoire, Burkina Faso, puis l’Europe. En parallèle, un lieu voit le jour à Niamey : l’Espace Tréteaux, conçu comme un espace de répétition, de formation et de création pluridisciplinaire. Théâtre et arts plastiques s’y croisent naturellement. On y forme des comédiens, mais aussi des plasticiens, des rappeurs, des artistes émergents de tous horizons.



Dans son travail plastique, Alichina développe une pratique ancrée dans la culture locale tout en dialoguant avec l’héritage de Rissa Ixa. Dessin, peinture, installations, papier mâché : il adapte ses formes aux contextes culturels et religieux, transformant par exemple le masque en bonnet décoratif, sans renoncer à la force symbolique du geste artistique. Ses œuvres circulent aujourd’hui au Niger, dans la sous‑région et en Europe, souvent sans catalogue exhaustif, mais portées par une constance rare.



Visionnez la vidéo de l'interview : Une heure avec Alichina Allakaye



Marie Adji

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