Djibo Badjé est âgé de 72 ans aujourd’hui. Né à Liboré, village situé dans les environs de Niamey, Djéliba Badjé est un des grands griots du Niger, de la catégorie des Niamkala.
Enfant, il étudie à Liboré aux côtés de son père, lui-même griot puis part au Mali pour élargir sa connaissance. Des années après il revient au Niger pour effectuer d’autres recherches dans certains villages de l’Ouest ainsi qu’au Nigéria.
Djibo Badjé accompagne ses histoires au molo, un instrument traditionnel. Il a été un ami de Jean Rouch de longue date, les deux se côtoyaient bien avant l’indépendance du Niger.
Les Niamkala, qui sont-ils?
Ce sont des griots qui s’assoient à un endroit précis, autour d’un feu pour étudier leur pratique. Cet endroit est appelé « douddal » en zarma. Cette étude est sans fin, jusqu’ici je continue d’apprendre.
C’est l’étude des ancêtres. Elle permet de connaitre les ancêtres et leurs descendances, leurs lignées, leurs origines, du premier au dernier de chaque famille. A la fin c’est pour pouvoir faire des éloges, des louanges à ces familles en citant d’une façon impressionnante le nom du premier descendant, du second, et ainsi jusqu’au dernier. Ces éloges procurent à la personne à qui le griot s’adresse des effets souvent incroyables qui lui donne l’envie d’offrir au griot un cadeau considérable, des fois inimaginable.
Il y a aussi l’étude de l’histoire des guerriers et des conquérants, l’histoire des belles femmes, l’histoire des régions, l’histoire des animaux. Ce sont des histoires vécues.
Cette pratique nous est enseignée en soulantché ciiné, la langue des Soulantché au Mali. C’est la même langue que parlent les malinké du Mali. Entre niamkala c’est la langue que nous utilisons mais nous racontons les histoires en Zarma pour que les gens puissent comprendre.
Diado Sekou a fait ses études chez nous à Liboré. La mère de Diado était une griotte, une niamkala. Alors, c’est de cette relation familiale que Diado a profité pour s’installer chez nous. Mon père lui a permis l’accès aux études que font les niamkala du fait que sa maman en était une. Seuls les niamkalas peuvent accéder à ces études. Concernant l’étude des ancêtres et leurs origines, Diado Sekou n’en a pas fait beaucoup, mais il a fait une étude poussée des histoires des guerriers et des belles femmes qui ont marquées l’histoire.
Le niamkala est un noble, il possède des esclaves, mais ce qui a réduit son rang social c’est le fait qu’il prenne les cadeaux qu’on lui donne pour avoir fait des éloges. Cette offre a attiré l’attention des esclaves qui, se sont transformés en quémandeurs dans le but d’en bénéficier. Ils ont leur façon propre à eux de quémander, donc ils reçoivent des cadeaux, eux aussi. Voilà la raison qui fait que certaines personnes continuent de croire que le niamkala est un esclave.
Dans nos coutumes, les « Garassa » (forgerons qui travaillent l’or) et les « satché » (menuisiers) recevaient également des cadeaux mais ne quémandent pas, même aux cérémonies des guerriers ils ne le font pas, mais si on leur donne ils prennent. En échange, si le guerrier avait besoin de leurs services, ils s’exécutaient sans attendre quelque chose en retour. Tout comme le niamkala, le rang social du garassa, du satché est réduit, mais ils ne sont pas des esclaves.
Les esclaves sont par exemple les gens qui jouent au tam-tam ou bien les forgerons qui travaillent le fer. Le noble lui, n’est pas réduit, c’est un être humain complet, il ne quémande pas. Mais un esclave même s’il ne quémande pas reste toujours un esclave, c’est héréditaire. Même étant riche l’esclave se soumet toujours devant le pauvre noble. C’est comme ça.
Vu qu’un prix est fixé à chaque esclave, l’esclave peut toutefois acheter sa liberté en remettant le montant à son maitre. Cette méthode est appelée « fanssa » en zarma. Mais avant, l’esclave doit d’abord parler de ça à son maitre, parce que seul lui peut décider si son esclave doit être libre ou pas. S’il accepte la proposition, il prend alors l’argent, et aussitôt après l’achat de la liberté, l’ancien esclave donne en cadeau à son ancien maitre la main de sa fille en mariage, au cas où il en a. Ainsi l’esclave devient libre. Le maitre a également le droit d’affranchir son esclave.
Alors, pourquoi dit-on que le noble ne peut se marier à une esclave ?
En fait le noble peut se marier à une esclave, par contre l’esclave lui, ne peut se marier à une noble, c’est impossible. Ce sont deux personnes qui ont des titres différents ; et en termes de titre l’esclave est une personne socialement réduite, cela est valable pour toute sa descendance.
Mais lorsqu’un roi tombe amoureux d’une esclave, il l’affranchit puis se marie à elle. Les enfants qu’ils mettront au monde deviennent dans ce cas héritiers au trône, eux aussi. Plusieurs sont devenus roi.
Ces histoires d’esclave sont surtout considérée dans les régions zarma et sonraï, et ça même aujourd’hui. Chez les Haoussa, cette différence entre noble et esclave n’existe pas.
C’est la guerre qui est à l’origine de l’esclavage. Les personnes qui se font prendre lors des guerres deviennent des captifs, donc des esclaves. Au Niger cette histoire d’esclavage est beaucoup considérée à l’Ouest. Dans ces régions il y a beaucoup de pratiques que les gens considèrent comme « une honte ». Prenons le cas de la musique par exemple, elle est mal vu dans ces régions, pourtant il y a des nobles qui en ont fait ou qui continuent d’en faire. Des nobles tels que Hawa Zaleye qui est d’une famille royale, Saïbou Ayarou, Bouli Kagassi, Hama Dabdjé, Mamoudou Ouallam, etc. sont tous des chanteurs alors qu’ils sont noble.
Le « molo », il parait que le griot ne le joue pas pour n’importe qui
C’est exact. Le molo, on ne le joue que pour un guerrier, un guerrier noble qui a marqué l’histoire. Pour chaque guerrier, le griot crée une mélodie musicale au molo qu’il accompagne par des paroles qui décrivent le guerrier, des paroles qui décrivent la bravoure du guerrier, des paroles qui décrivent la noblesse du guerrier. Moi Djéliba, le seul nigérien à qui j’ai créé une composition au molo c’est le Général Seyni Kountché. Les raisons pour lesquelles Kountché mérite le molo sont connues de l’ensemble des nigériens. Au Niger personne ne l’a égalé, personne ne lui a ressemblé, c’est le patriote. Il est noble, lui.
De son vivant, pour ses vacances de deux semaines dans son village natal à Fandou (Tillabéry), le président Kountché se déplaçait avec moi le plus souvent.
D’après les niamkalas, qui sont les premiers habitants du Niger ?
Ce sont les Sonraï (les Sy). Ils se sont installés au bord du fleuve. Ensuite sont venus les Gourmantché, les Laafar, les Ki, les Lorey. Les trois dernières ethnies parlent le « zarma ciiné ». Peu après l’ethnie zarma venu du Mali s’est jointe à eux mais utilisait comme langue le « soulantché ciiné ». Quelques temps plus tard ces zarma ont adopté le « zarma ciiné » qu’ils ont trouvé sur place en abandonnant ainsi le « soulantché ciiné ».
Quel est ton dernier mot ?
Regardez comment la culture nigérienne est traitée, elle est si marginalisée que les artistes perdent confiance en ce qu’ils font, ils sont égarés. Je demande alors à l’Etat du Niger d’être reconnaissant et de venir en aide aux artistes pendant qu’ils vivent encore. Une chose est sûre, avec ce système il n’y aura pas de solution pour la culture nigérienne. Chaque personne qui atteint le sommet ne vise qu’un seul objectif : remplir rapidement ses poches avant de se faire dégager.
Nous souhaitons que les prochains aient de l’amour pour notre culture, qu’ils soient reconnaissants envers les artistes, sans quoi le Niger ne progressera pas.
propos recueillis par Walter Issaka