Qui désire de l’ambiance nocturne à Zinder, va à Tudun Jamus. Et qui va à Tudun Jamus, s’il veut se connecter, doit gravir les marches de l’Escalier. Une fois en haut, à la porte de l’Escalier, - l’Escalier est un bar-, il a toutes les chances de croiser Masoyiya dawo. Masoyiya dawo, c’est une des chansons fétiches de Rabiou Moussa dit Rabé, dont le gurumi, avec ses deux cordes, égrène des notes poignantes dédiées à l’Aimée partie sans au revoir.
Rabiou Moussa est né à Karohi, un hameau situé à l’ouest de la commune rurale de Kundumawa qui est distante de quelques quatre vingt kilomètres de Zinder. Il a 48 ans. Marié et père de 3 enfants, dont, l’ainée, est elle-même mariée, l’artiste n’a pas encore eu d’héritier pour son art, puisque Omar, son cadet, n’a pas l’âge de tenir un gurumi.
“ J’ai commencé à jouer du gurumi dès l’âge de 5 ans. J’étais alors berger. Je conduisais des vaches au pâturage. ”
Avoir à passer la journée dans la brousse, avec les animaux, contraint les bergers à chercher de la compagnie. Une compagnie qu’ils trouvent le plus souvent dans les instruments de musique dont leur favori reste la flûte. Ainsi, comme tous les bergers, Rabiou n’échappe pas à cette tradition “ Au tout début, dit Rabémaï Gurumi,pour passer le temps, je jouais de la flûte. Mais vite je me délassai de cet instrument ”. Pour vaincre la solitude, il lui faut trouver une autre alternative. Et c’est dans le garaya qu’il trouve refuge. “ Mais le garaya aussi ne me convenait pas. Alors je confectionnai un gurumi à partir de la peau de vache d’un puisard, et je commençai à jouer ”.
Et à la grande joie de Rabé, qui, hélas, n’est pas celle de son oncle paternel auprès de qui il vit qui voit cette activité d’un mauvais œil : “ Trois mois après avoir commencé à jouer du gurumi, je le maîtrisais parfaitement. Je trouvais un accord parfait entre le son et les paroles à tel point que ceux qui m’écoutaient appréciaient mes compositions ”.
Le fait que le public l’apprécie, ne donne-t-il des ailes à tout artiste ? Ne le motive-t-il pas ? Ne nourrit-il pas son ambition et fait s’épanouir sa créativité ? Chez Rabiou, assez vite, l’artiste prend le pas sur le berger. Les gens, en effet, invitent Rabé pour animer leur veillée de mariage. Ou carrément, font de lui leur chanteur de compagnie. Quand, pour joindre l’utile à l’agréable, ceux qui l’appellent le gratifient de quatre, cinq mille francs, qui, à l’époque, sont de belles sommes dans un milieu de campagne, cela porte Rabé à réfléchir. En réalisant qu’il a conduit pendant plus de 15 ans un troupeau au pâturage alors que lui, n’a pas même un agneau, il dépose définitivement sa canne de berger pour faire du gurumi son instrument de travail.
“ Je chante la vie dans les hameaux. Je chante l’amour, les joies des jours de fête, les rencontres, l’amitié, le départ ”.
Poète d’une vie dont les racines plongent dans ce milieu naturel où, quand la nuit étend ses ailes sombres, on croit voir pendre, aux branches de chaque arbre, une histoire à faire rêver, Rabé, ce chantre des fiançailles de campagne scellées en nouant le foulard autour du cou de l’élu, des causeries amoureuses faites derrière le grenier familial, quitte ces terres de l’enfance pour se retrouver à Zinder.
Là, il chante dans les bars. Il chante également à la cafétéria du Centre Culturel. Surtout, il travaille pendant plus de 15 ans au sein de la troupe de Garin Mallam qu’il quitte finalement en 2001, année où se tient le festival de Maradi auquel il participe, pour intégrer le groupe musical Madubi.
Grâce à son art, Rabé a voyagé. Après sa première sortie à Lagos au Nigéria en 1997 au retour de laquelle il s’installe définitivement à Zinder, il est parti à Lomé au Togo en 2004, au Val De Marne en France en 2006, à Bobo Dioulasso au Burkina pour le festival Yeleen en 2007. Au Niger, il a fait tous les arrondissements et les départements. C’est seulement deux localités, dont Ayorou, qu’il n’a pas visitées avec la troupe de l’ORTN de Zinder.
“ J’ai composé plus de 500 chansons, mais je n’ai pas encore fait un seul album, parce que je n’ai ni l’appui, ni les moyens de le faire ” dit Rabé. Pourtant ses morceaux comme Maï raga, ont connu un énorme succès auprès des mélomanes.
Pour parler des problèmes des musiciens, Rabé n’a pas la langue de bois : “ Je ne vois pratiquement pas ce qu’on fait aux artistes modernes, à plus forte raison nous, les artistes traditionnels ”. Piqué au vif, il se tait, dépose son gurumi sur ses genoux, et croise ses deux mains sur sa poitrine : “ C’est seulement quand tu es mort qu’on te rend des hommages. Quand de ton vivant on ne t’aide pas, à quoi cela sert qu’on te flatte quand tu es mort ? C’est de l’hypocrisie pure et simple ”.
“ Les gens nous voient à la télé, reprend-il en se mordant les lèvres. Quand on passe, ils nous montrent du bout des lèvres en disant : “ Lui là ? C’est lui un tel ” Evidemment que c’est un tel. Et après ? On nous flatte en disant : Wai ! wai ! Mon gars, tu sais chanter. Tu sais jouer du gurumi ”. C’est tout ? Est-ce que cela va nous nourrir ? Non ! Alors moi, je demande à ceux qui sont assis dans les bureaux du ministère et qui mangent et s’enrichissent sur le dos de la culture nigérienne au moment où les artistes, eux, se promènent avec des haillons : nous, les artistes, nous faisons tout pour notre pays. Mais, lui, notre pays, qu’est-ce qu’il fait pour nous ? ”
En reprenant son gurumi qu’il fait mine de jouer, il se relâche, soupire, sourit et dit : “ Ma satisfaction est qu’en tant qu’artiste, j’arrive à joindre les deux bouts avec mon art et à subvenir aux besoins de ma famille. Mes remerciements vont à El hadj Aboubacar Dan Dubai, qui, à titre d’appui dans le cadre de mon art, m’a fait don d’une moto Janshen. Mon souci est d’avoir un chez moi propre où loger pour m’éviter les humiliations des maisons de location. Mon espoir est de voir les autorités prendre en considération la culture nigérienne et investir dedans comme ils le font pour le sport, sans aucune discrimination ”.
Rabé a un conseil à l’endroit de la jeunesse nigérienne : “ Mon conseil à l’endroit de nos jeunes ? C’est qu’ils se mettent au travail, qu’ils apprennent les valeurs de nos traditions pour que celles-ci ne leur échappent pas. ”
L’homme, enfin, qui confectionne lui même son gurumi, porte comme projet d’animer un atelier d’apprentissage de cet instrument au CCFN ( Centre Culturel Franco-Nigérien ) de Zinder. « Ainsi, dit-il la mine radieuse, les jeunes pourront apprendre à jouer, mais également à confectionner leur gurumi ”.
Bello Marka