Dolo : De l’école coranique au monde de la scène


 
 
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mercredi 12 décembre 2012

Illiassou Mamane est un comédien bien connu de la scène théâtrale nigérienne grâce au fameux feuilleton radiophonique « Dolo da Hawaou » qui a défrayé la chronique sur la radio privée Anfani. Cet artiste que tout destinait à devenir un éminent marabout entouré de ses disciples, ou, à défaut, un maître de Tae Kondo, ou de Shaolin, nous fait découvrir son parcours.

Je me nomme Illiassou Mamane. Le public m’appelle Dolo. Je suis né à Maradi. Je suis le sixième fils eu de mon père El hadj Mallam Mamane Dan Kalla, un marabout, et de Jouma, ma mère, une ménagère commerçante. J’ai quarante cinq ans.

C’est par ces mots prononcés d’une voix grave et porteuse que commence à parler de lui cet artiste comédien, conteur, chanteur, animateur culturel à la Maison de la Culture Abdousalam Adam de Zinder. 

Dès l’âge de sept ans, ce fils de marabout, selon la coutume, part avec un de ses frères à la recherche de la connaissance du Saint Coran. Ils vont successivement à Zaria, Kazaoré, Makarfi et Kano, au Nigéria. Après deux années d’études, Illiassou rentre au domicile paternel pour repartir quelque temps plus tard à Borno.

À Borno, il est recueilli chez sa grande sœur, mariée dans cet État du nord-est du Nigéria. Femme aisée, elle l’inscrit à un club de Tae Kondo dirigé par un maître japonais. Le petit Illiassou ne parle pas l’anglais, la langue de communication locale. Mais son don de l’écoute et de l’observation lui permet de bien appendre les arts martiaux. Cette aptitude encourage sa soeur à l’inscrire dans un club de Shaolin pour qu’il apprenne en même temps l’acrobatie. Cela contribue à l’éloigner de l’école coranique.

Son père entretemps parti à la Mecque, apprend la nouvelle de cette désertion. Soucieux de voir son fils suivre sa voie, il fait ramener le fugueux talibé à Maradi, puis renvoyer à Zinder, la capitale du Damagaram, continuer ses études.

Mais Illiassou, alors âgé de dix huit ans, ne quitte pas le tatami. Mieux, il ouvre son propre club de Tae Kondo à la Maison des jeunes et de la Culture de Zinder.

Son destin, alors, va connaître un changement notable quand Melley Bienvenu, propriétaire du bar Oiseau Bleu, inscrit ses enfants à son club.

En ces années-là, les porteurs de tenue font des descentes musclées dans les bars et occasionnent des bagarres et des casses.

Les enfants de Melley proposent à leur père d’employer leur maître pour assurer la sécurité de leur bar. Le maître, après une période de refus, accepte ; et à la grande joie de Melley qui lui fait un traitement royal, dès les premières semaines, tout rentre dans l’ordre.

Et, pendant six ans et trois mois, Illiassou, salarié mensuel, sert à la sécurité et au bar Oiseau Bleu. Sans boire une seule goutte d’alcool. Ni fumer une seule cigarette.

Le jour où il quitte le bar Oiseau Bleu, il se lance dans le commerce en ouvrant une boutique d’alimentation générale. Pas pour longtemps.

En effet, lorsque le gérant du bar Babylon, en plein cœur du quartier festif de Toujoun Jamous, doit partir à Maradi gérer un autre bar, il conseille à Illiassou qu’il connaissait, d’assurer sa gérance. Il accepte.

À Babylon, les soirées sont chaudes. Orchestes, troupes de théâtre, équipe de Shaolin, font le show. Un personnel composé de dix employés payés à terme échu, travaille à plein temps.

C’est en ce moment de grand faste que Illiassou décide de se marier. Il épouse Aïchatou, surnommée Kinini, une Touareg d’Abalak, avec qui il a un enfant.

Après Babylon, illiassou ouvre un dancing-bar dans l’enceinte de l’ancien cinéma étoile. Les orchestres Toubal, Super Haské, Saadou Bori, Souley Konko, se succèdent. Les troupes de Dandalin soyyaya affluent du Nigéria voisin. Son nouveau bar devient le pôle d’attraction d’une jeunesse en quête de loisirs. La musique, le théâtre, bref la culture, trouvent un bon terrain et du limon pour leur croissance.

Seulement, après quelque temps d’activité, Illiassou est convoqué chez le maire. Il lui annonce que son bar va être fermé. Pour motif de « concurrence vis-à-vis de la Maison des Jeunes et de la Culture ».

Illiassou n’y comprend rien. « Pourtant, je m’acquittais régulièrement de toutes les taxes. J’étais en règle avec les impôts ».

Se voir priver du droit d’exercer des activités culturelles révolte Illiassou. Il décide d’intégrer les structures de la culture. Il constitue un dossier, le dépose au ministère de la culture. Trois années plus tard, il est engagé comme animateur culturel.

Et pourtant…Illiassou se souvient.

« Alors que je travaillais chez Bienvenu, je vivais avec Balki, une jeune femme qui fréquentait la Samaria Garin Mallam. Bonne actrice et excellente chanteuse, Balki jouait dans les pièces de théâtre et les ballets. Seulement, je voyais d’un mauvais œil cette activité culturelle. À chaque fois que Balki allait aux répétitions, cela me mettait dans un état de colère terrible. Je la suivais, la retrouvais, la battais, l’obligeais de force à quitter le lieu des répétitions ».

Or lors d’un Wasan kara, ce carnaval régional de Zinder, lors du casting, les organisateurs trouvent que Illiassou a la carrure d’un de leurs personnages. Informé par l’entremise de Balki, celui-ci refuse. Les autorités départementales touchées l’interpellent sur la question. Illiassou est obligé de jouer.

« Ce qui m’a surpris, c’est que j’ai joué de façon naturelle mon rôle, à la grande satisfaction de tous ».

Après ce carnaval, Illiassou participe à une tournée. Avec les relations humaines, il s’accommode à l’univers de ces artistes qu’il a toujours détestés.

Lors de l’ouverture de la radio privée Anfani de Zinder en 1999, il crée la troupe théâtrale Tarmamoua mai haské, qui prend plus tard le nom de troupe théâtrale Anfani.

« Comme c’était à un moment de forte tension sociale, nous avions trouvé utile de créer un feuilleton radiophonique humoristique ». De là vint l’idée de créer Dolo et Hawaou, inspirés du livre Jikar magori écrit par un auteur nigérian. Dolo, c’est le niais, l’idiot. Personne ne voulant jouer ce rôle, Illiassou l’assume. Mariama dite Zabouwa, -aujourd’hui décédée - joue le rôle de Hawaou revenu dès l’année suivante à Sahiya puis à Larèye Mato.. Le public, qui découvre avec bonheur ce feuilleton mis en scène par Sanda 40 assisté de Illiassou, se prend de sympathie pour ce personnage bouffon qui rassemble les auditeurs autour des postes radio pris d’assaut.

Le nom de Illiassou, à travers le feuilleton radiophonique Dolo et Hawaou enregistré sur cassette audio, est entendu partout au Niger. Il voyage dans plusieurs pays d’Afrique. Il va en Arabie Séoudite, en Amérique, en Angleterre et ce jusqu’en Iran et en Chine.

La troupe Dolo qui voit le jour, fait le tour du Niger. À Niamey, elle se produit au Palais de congrès et au Centre Culturel Oumarou Ganda. Au Nigéria voisin, beaucoup d’États l’accueillent.

C’est la consécration pour Illiassou.

De grands réalisateurs nigérians de films de Dandalin Soyyaya, régulièrement, viennent trouver Dolo. Pour obtenir des scénarios de films.

« Beaucoup d’entre eux me demandent d’aller m’installer au Nigéria, où je serai riche et respecté. »

Et c’est avec une grande tristesse qu’il poursuit : « Mon amour pour mon pays l’emporte sur les richesses que je vais amasser dans le pays d’autrui ». 

Aujourd’hui, en regardant sa condition d’artiste nigérien réduit à se battre au quotidien pour assurer juste le condimental pour sa femme et ses trois enfants, Dolo a de nombreux regrets. « Cela me fait mal au cœur de voir que la grande majorité des responsables de la culture ne sont pas soucieux de son épanouissement. Ce qui les intéresse, c’est le profit qu’ils vont en tirer, souvent sur le dos des artistes ».

Et tout en contemplant la vaste scène froide et étrangement vide de la Maison de la Culture, il soupire.

« Nous qui sommes les artistes d’avant garde de la culture nigérienne ne sommes rien. Que vont alors devenir nos héritiers ? »

Ce dernier mot que dit Illiassou avec amertume, gravement, nous interpelle.

Bello Marka 

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