Zoom sur les éditions Albassa Imprimer
1/26/2016 9:17:44 AM - Publié par fofo_mag@yahoo.fr  


Depuis une dizaine d’année, les éditions Albasa de Niamey publient des albums illustrés destinés à la jeunesse édités dans les différentes langues nationales et en français, ainsi que des ouvrages de fiction. Cette initiative appuyée par les partenaires au développement du Niger est favorablement accueillie par les jeunes lecteurs nigériens qui y trouvent un support d’apprentissage à la fois de leur langue maternelle et du français, et par l’État conforté dans le cadre de sa politique de promotion des langues nationales.


Monsieur Thomas Büttner, le président des éditions Albasa, également membre de Mate Ni Kani, une ONG de Brême (Bremen) en Allemagne qui appuie la promotion des publications de livres destinés à la jeunesse dans la langue maternelle, a bien voulu nous répondre pour nous éclairer davantage sur la question.



Monsieur Büttner, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?



Linguiste et pédagogue de formation, j’ai consacré toute ma carrière professionnelle à l’éducation bilingue, dans les années 70 et 80 et au-delà même en Amérique latine et, depuis 16 ans maintenant, au Niger. Je préjère d’ailleurs « éducation bilingue » à « enseignement bilingue », terme utilisé officiellement au Niger. A part cela j’écris depuis longtemps y compris pour la radio. J’ai découvert surtout ma passion pour les livres pour enfants. Vous avez été l’un des coordonnateurs du projet 2PEB de la coopération allemande, ensuite responsable de la composante bilingue du programme SOUTEBA financé par l’UE et exécuté par la GTZ (aujourd’hui GIZ).



Pouvez-vous nous présenter de façon succinte votre parcours et les différentes réalisations auxquelles vous avez participé ?



Au début, la mission était d’accompagner les fameuses « écoles expérimentales » qui existaient déjà depuis 25 ans quand j’ai commencé au Niger (et tout le monde disait toujours « un expériment qui dure aussi longtemps n’est plus un expériment ») et de préparer le terrain pour une extension et ensuite généralisation de l’éducation bilingue. En 1998 la LOSEN fut promulgué ; elle prévoit l’utilisation des langues nationales en tant que langues d’enseignement à côté du français. Donc le projet a dû changer de stratégie et créer des nouvelles écoles bilingues conformément à l’esprit de la loi.



Malheureusement, l’appui de la coopération allemande n’a pas toujours été à la même hauteur et connu la continuité souhaitable. Elle a connu des baisses d’intensité et des interruptions. A présent je travaille seul pour le MEP/A/PLN/EC en tant qu’individu assistant technique de la coopération allemande pour le bilingue. Actuellement, on est en train de vouloir mettre en œuvre une réforme curriculaire avec une entrée par les langues nationales. Peut-être, dans une vingtaine d’années, le système éducatif sera reformé dans ce sens.



Pouvez-vous nous parler des ouvrages - qu’on retrouve dans les différentes bibliothèques, notamment celles des CLAC (Centres de Lecture et d’Animation Culturelle) du réseau Mamani Abdoulaye- que les éditions Albasa dont vous êtes le président ont produit ?



Je préfère d’abord ne pas parler d’ouvrages spécifiques. L’intention derrière tout cet effort d’édition de livres en langues nationales ou versions bilingues a été de créer les bases pour une littérature autocthone. Une littérature qui fixe par écrit et selon les conventions de l’écrit, les genres oraux – contes, proverbes etc. Ceci est toujours le premier besoin quand on veut créer des textes en langues nationales. Mais à part cela, il y a aussi d’autres genres littéraires, romans, poésie. Albasa, créée en 2001, a fonctionné pendant 5 ans comme une structure du ministère de l’éducation nationale. On a produit ainsi des ouvrages avec des financements de l’UNICEF et la coopération financière allemande, la KfW et ensuite distribué les livres dans les structures que vous avez mentionnées et dans des écoles primaires. Mais en 2006 le cadre institutionnel avait complètement changé et on a dû fermer Albasa au grand regret de tous les acteurs impliqués.



On ne saurait parler des éditions Albasa sans évoquer la fameuse collection Hirondelle dont les livres illustrés ont fait le tour des régions du Niger. En quoi consiste-t-elle ? Aujourd’hui où en est-elle ?



La collection Hirondelle a été conçue dans la perspective d’accompagner l’introduction des langues nationales dans les écoles. L’idée de base – une collection d’albums bilingues profusément illustrés pour les premières années de la scolarité et exploitables même jusqu’au CM2 et dans des écoles francophones – a été très favorablement acueillie. Chaque titre, vous l’avez en 5 éditions parallèles correspondant aux cinq langues nationales utilisées déjà dans les écoles. Après une longue pause j’ai repris l’initiative Albasa mais en tant qu’ association privée non commerciale et j’ai repris aussi les albums bilingues. Seulement, il est extrêmement difficile de trouver des financements pour les impressions.



Dans un contexte où le livre n’est pas marchand et constitue plus un objet de luxe qu’un outil au service du développement, quelles stratégies déployez-vous pour promouvoir l’édition d’ouvrages en langues nationales et permettre leur accessibilité aux lecteurs ?



Là où je trouve des financements pour les impressions et je fais des éditions sur commande, la distribution est toujours gratuite. Mais tout en sachant que cette situation ne peut pas se perpétuer éternellement, je commence à expérimenter avec des sessions de lecture dans les radios régionales, des lectures dramatiques, bien présentées – où le public ne saura pas la suite s’il ne se déplace pas à tel ou tel point de vente dans le marché central ou les librairies par terre pour acquérir le livre à un prix très abordable. C’est faisable, mais c’est un travail de longue haleine.



Aujourd’hui fort d’une expérience de plusieurs années passées à expérimenter l’aprentissage dans les langues maternelles, quelle satisfaction en tirez-vous ? Quel avenir présagez-vous au livre en langue ?



Ce n’est pas une question facile à répondre. Mais je pense que le problème de fond – ou un des problèmes, puisqu’il n’y a jamais un seul – c’est le modèle qu’on a choisi pour l’enseignement bilingue où il s’agit clairement d’un modèle de transition. Ce qui veut dire : la langue maternelle – oui ! Mais seulement pendant les trois premères annés de la scolarité pour avoir une base solide pour les premiers apprentissages. Mais ensuite on passera à la transition, à une pédagogie de la lecture exclusivement en langue officelle ; c’est la langue officielle et les connaissances acquises dans cette langue qui ouvrent les portes pour la promotion sociale des élèves. Malgré donc les langues à l’école, tout semble marcher à moyen et longue terme vers le français pendant que le chemin vers un avenir fleurissant pour le livre en langue reste toujours long et épineux.



Un dernier mot ?



Je souhaiterais qu’on arrive un jour, malgré ces contraintes sérieuses, à avoir un public lecteur souverain au-delà des seuls besoins de la post-alphabétisation ou de la lecture additive pour les écoles primaires. Les créateurs et créatrices sont là avec des projets d’écriture souvent formidables. Boubacar Hama Beidhi, Salmou Hassan, les duos créateurs comme Bahari & Bello… Les potentiels lecteurs et lectrices sont là. Ce sont eux qui écoutent avec fascination les émissions dandalin soyayya. Ce qui n’existe pas, c’est le « marché » qui lie les deux « secteurs ». Mais pour se pencher sur ce marché dans les détails : je m’excuse, ce serait une toute autre discussion. A mener une autre fois.



Entretien réalisé par Bello Marka



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